Lettre de A. Pochon à Macron

André POCHON Trégueux, le 18 Mars 2019
52, rue d’Auvergne
22950 TREGUEUX
02 90 36 08 24 à

Monsieur Emmanuel MACRON
Président de la République
Palais de l’Elysée
55 rue du Faubourg Saint-Honoré
5008 PARIS

Objet : Agriculture Durable

Monsieur Le Président de la République,

J’ai apprécié votre conférence au Salon de l’agriculture le 23 février 2019. Cependant quand vous dites qu’il ne fallait pas opposer les différents modèles agricoles, pour ma part je ne partage pas votre point de vue et je vous livre modestement mon argumentaire avec mon expertise d’agriculteur-chercheur reconnu depuis plusieurs années par l’INRA.

Le modèle productiviste agricole initié dans les années 50-60 doit se reconvertir au plus vite. Cette reconversion est indispensable si nous voulons protéger l’eau, l’air, la biodiversité, le bien-être animal, et préserver la santé de nos concitoyens par une alimentation saine. Mais aussi afin de lutter contre la dégradation des sols et le réchauffement climatique, tout en améliorant le revenu des agriculteurs. Il faut donc sortir radicalement de ce modèle pour aller vers l’agriculture durable qui est en fait celui de l’agronomie retrouvée.

Quelques exemples :

  • La monoculture céréalière entre autre va à l’encontre des règles agronomiques les plus élémentaires : parce qu’il n’y a plus d’animaux sur ces exploitations céréalières, il n’y a pas de fumier sur les terres, ni de prairies dans l’assolement. Le taux d’humus des sols diminue et le rendement des récoltes aussi ; cette monoculture nécessite toujours plus de pesticides si néfastes pour l’environnement et notre santé.

  • Cultiver des plantes inadaptées au sol et au climat comme le maïs en Bretagne est contraire au bon sens et l’alimentation des vaches à partir du maïs ensilage est non seulement très coûteuse mais nécessite l’importation de soja qui creuse le déficit de notre balance commerciale. Les pays producteurs détruisent leurs forêts pourtant si nécessaires pour capter le carbone.

  • L’alimentation des bovins doit être à base d’herbe et non de maïs ensilage si néfaste pour l’environnement, la qualité du lait et de la viande.

  • Les prairies de graminées pures avec de fortes doses d’engrais azotés sont aussi très coûteuses et alimentent les nappes phréatiques en nitrates, alors que les prairies à base de légumineuses (trèfle blanc) nourrissent les bovins à moindre coût et ne polluent pas (cf. travaux INRA). Ces prairies stockent le carbone en excès dans l’air et contribuent à la lutte contre le réchauffement climatique.

  • Les déjections des animaux sous forme de lisier ne participent pas au maintien de l’humus dans les sols et constituent aussi une des causes principales de la pollution des eaux par les nitrates. La Bretagne est une des régions concernées par ce fléau.

  • Laisser les sols nus en hiver contribue au lessivage des nitrates dans les eaux alors que des couverts végétaux captent l’azote présent dans les sols après les récoltes et permet de nourrir les animaux en début de printemps.

  • Revenir à la culture des protéagineux est nécessaire non seulement pour l’assolement mais aussi pour notre autonomie en protéines. Nous dépendons actuellement à 75% du soja importé du continent américain.

  • Faire l’impasse sur les amendements calciques et les engrais phosphatés, potassiques pour n’utiliser que les engrais azotés, c’est appauvrir les sols et ce n’est pas durable à long terme.

L’agriculture productive, économe, autonome à forte valeur ajoutée respecte ces données agronomiques élémentaires. Elle pratique la polyculture élevage liée aux sols avec des animaux logés sur litières ; au final la production de fumier et de compost augmente l’humus et les rendements. La bonne santé des animaux dispense de l’emploi des antibiotiques et la qualité de la viande comme du lait est améliorée, notamment en oméga 3. Le bien-être animal s’en ressent aussi.

Ce type d’agriculture élevage permet à une famille paysanne de vivre sur de petites surfaces et avec de petits élevages (30 à 40 vaches sur 30 à 40 ha) , alors que les grosses fermes laitières ne peuvent survivre que grâce aux subventions : il en coûte quatre fois plus cher de nourrir une vache à l’auge plutôt que pâturant au pré. A l’inverse le modèle productiviste a vidé les campagnes et aggravé le chômage. Ce modèle intensif doit disparaître au plus tôt si nous voulons sauver notre planète et les êtres humains qui la peuplent. Il y a urgence !

Visionnaire et engagé, Jacques Poly, directeur de l’INRA à l’époque, publie en juillet 1978 un rapport fameux intitulé « Pour une agriculture plus économe et plus autonome », qu’il ouvre avec ces mots : « Notre agriculture se révèle quelque peu essoufflée à la suite d’une longue course à la productivité […]. La société est de plus en plus vigilante vis-à-vis des problèmes de pollution ou de nuisances […]. Les pratiques agricoles de demain auront certes à se préoccuper davantage de la préservation de nos ressources naturelles et d’un environnement rural agréable et harmonieux. »

S’inspirant de ce rapport sept agriculteurs des Cotes d’Armor créent en 1982 le Centre d’Etude du développement agricole plus autonome (CEDAPA) en faisant le pari de gagner plus en diminuant leurs charges  tout en travaillant moins:

- adapter des plantes au sol et au climat
- nourrir les vaches le plus longtemps possible à l’herbe  loger les animaux sur paille plutôt que sur lisier ;
- privilégier les investissements productifs – la fertilité du sol, les semences, les animaux – plutôt que les investissements dans le matériel, les engrais ou les bâtiments.
préserver le lien au sol, grâce à un équilibre entre culture et élevage

Le CEDAPA anime des formations auprès des agriculteurs sur l’exploitation des prairies temporaires à base de ray-grass anglais / trèfle blanc ; En parallèle, d’autres groupes d’agriculteurs, similaires au CEDAPA, naissent dans d’autres départements. Ils seront très vite réunis au sein du Réseau Agriculture Durable, qui donnera une dimension interrégionale, puis nationale au mouvement. Aujourd’hui plus de 3000 éleveurs dans l’Ouest pratiquent cette agriculture économe, autonome, à forte valeur ajoutée et en vivent très bien.

Monsieur Le Président, seul ce type d’agriculture mérite le soutien de la Politique Agricole Commune. C’est le combat que vous devez mener au sein de l’Union Européenne afin d’harmoniser les pratiques pour le respect de la biodiversité et maintenir le tissu social de nos campagnes.

Je vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de ma haute considération et à mon soutien déterminé.

André POCHON,
Créateur du CEDAPA,
Pionnier de l’agro-écologie, officier du Mérite Agricole, officier de La légion d’Honneur, diplômé d’Or de l’Académie de l’Agriculture

Auteur entre autre de :

  • La prairie à base de trèfle blanc, vingt cinq années de pratiques, Éditions CEDAPA-ITEB, 1981

  • Du champ à la source : retrouver l'eau pure, Éditions Coop-Breizh, 1988

  • Les Champs du possible. Plaidoyer pour une agriculture durable, Éditions Syros- La Découverte, 1998

  • Les Sillons de la colère, Éditions Syros- La Découverte, 2001

  • Le Scandale de l'agriculture folle, Éditions du Rocher, 2008

  • Agronomes et paysans : un dialogue fructueux, Éditions Quae, 2009

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